La culpabilité et la culpabilisation de l’enfant

La culpabilité est avant tout une émotion témoignant de l’atteinte de certains acquis cognitifs puisqu’elle reflète la capacité de considérer un regard sur nos actions. Vers 3 ans, l’enfant commence à manifester un fort besoin d’initiatives qui apporte aussi son lot de culpabilité lorsque certaines limites sont franchies, entraînant ainsi des représailles. Si cette compréhension du regard de l’autre sur ses gestes et leurs conséquences est inévitable et bénéfique sur les plans du développement cognitif et social, le fait de rechercher cette émotion au travers nos interventions en tant que parent ou professionnel n’est pas optimal.

Regard sur les types de culpabilités

Avant d’élaborer sur la culpabilisation de l’enfant et ses impacts, je trouve important de présenter les huit types de culpabilités.

La culpabilité égocentrique

Ce type de culpabilité va de pair avec l’égocentrisme intellectuel, limite cognitive présente entre 2 et 6 ans lorsqu’on considère seulement son propre point de vue. Cette culpabilité entraîne donc une personne à se sentir concernée par les évènements (bons ou mauvais) qui surviennent à sa connaissance, pensant être impliquée dans la cause de l’effet.

Par exemple, penser qu’on est en cause de la colère d’un ami car on se trouvait chez lui quand il a manifesté cette émotion.

La culpabilité passive

Lorsqu’on a l’impression d’être en cause d’une situation ou de l’émotion d’une autre personne sans n’avoir pu rien contrôler – en étant dans la passivité.

Par exemple, se faire dire “Regarde comment tu me fais sentir” ou “Tu m’as fait faire ceci” peut entraîner la culpabilité passive de l’autre, tout comme se sentir impuissant suite à un comportement qu’on regrette, comme une consommation de substance et se dire “Regarde ce que la vie me fait faire”.

La culpabilité contrôlante

Surtout générée par des institutions contrôlantes, comme une secte, cette culpabilité permet une certaine soumission. Afin d’éviter la culpabilité engendrée par une action répréhensible (pensons à la sexualité avant la mariage qui était autrefois vue comme une mauvaise action), on se soumets à la règle établie.

Par exemple, un média qui passe par le sensasionnalisme pour accrocher son auditoire et crée une culpabilité concernant des évènements sur lesquels on n’a souvent aucun contrôle (la guerre) n’est pas une approche optimale pour susciter l’envie d’aider. L’impuissance ressentie qu’engendre cette culpabilité est décourageante pour la personne qui reçoit le message et a ainsi moins de motivation à poser un quelconque geste.

La culpabilité systémique

Cette culpabilité désigne celle d’un.e victime qui en vient à se sentir coupable des gestes de son agresseur ou du système dans lequel iel est prisonnier, malgré une absence de faute. On peut aussi l’observer lorsqu’un membre de la famille subit un accident qui le rend inapte à remplir ses tâches ou à travailler; même si ce n’est pas de sa faute, il se sent coupable vis-à-vis son groupe, ici sa famille.

Par exemple, le parent qui donne à son enfant des responsabilités qui, en quelque sorte inversent les rôles – “Tu devrais prendre soin de ta mère/ton père”, cause ce type de culpabilité où l’enfant en vient à se sentir coupable de ne pas combler les attentes d’un rôle qui ne devrait même pas lui appartenir.

La culpabilité transgénérationnelle

Lorsque des attentes de loyauté s’installent au sein d’une famille, cette culpabilité peut faire surface.

Devoir assumer les conséquences de la génération qui nous précède, comme des dettes, et ne pas être en mesure de le faire ou encore se faire dire que la famille primera sur tout mais ne pas en faire sa priorité (pour de bonnes raisons parfois) entraineront une personne à se sentir coupable.

La culpabilité archétype

Cette culpabilité est associée aux mythes collectifs; aux stéréotypes fortement ancrés dans les croyances des membres d’une société.

La mère dont le rôle a été longtemps exclusif à la femme et le seul qu’on lui autorisait de remplir peut amener maintenant une impression de devoir continuer à combler les mêmes attentes au sein du rôle parental malgré la possibilité actuelle d’avoir aussi d’autres occupations professionnelles et d’autres projets en dehors de son rôle de mère.

La culpabilité réactionnelle (ou culpabilité du survivant)

Il est possible que certains traumatismes déclenchent une culpabilité qui n’a rien de logique, mais qui est tout de même présente. L’intensité du traumatisme entraîne des croyances erronées comme quoi le sujet se tient responsable des évènements et se sent ainsi coupable.

Par exemple, lors d’une agression sexuelle, la victime peut maintenir le secret par culpabilité tout comme certains individus séquestrés en viennent à s’attacher à leur agresseur (syndrome de Stockholm) par culpabilité.

La culpabilité chez l’enfant

L’enfant de moins 6 ans est sujet à la culpabilité égocentrique. Comme il s’éveille à la compréhension que les gens qui l’entourent ont des pensées et des croyances bien à eux (théorie de l’esprit), il sera maintenant en mesure de ressentir de la culpabilité suite à certaines actions s’il considère avoir agi non adéquatement. Cela va de pair avec la compréhension des normes sociales et des règles. Toutefois, l’enfant de moins de 6 ans demeure immature cognitivement et peut parfois établir des liens de causalité entre des évènements qui ne sont pas liés: il fait un raisonnement transductif, c’est-à-dire que l’occurence commune de deux évènements peuvent être compris par l’enfant comme étant en relation même s’ils ne le sont pas. Par exemple, son parent se cogne l’orteil sur un meuble en même temps qu’il a ouvert la porte du réfrigérateur – l’enfant établira que c’est probablement le fait d’ouvrir la porte qui a causé la blessure de son parent et qu’ainsi c’est sa faute (culpabilité égocentrique). Avec la maturation cérébrale, ces erreurs de raisonnement cesseront naturellement. Toutefois, un parent qui a usé d’interventions misant sur la culpabilité lorsqu’il y avait une sensibilité à cette émotion par l’enfant risque d’accentuer la propension à se sentir coupable au sein de relations futures ou de contextes de vie ultérieurs.

User de propos verbaux qui entraînent un sentiment de culpabilité chez l’enfant (culpabilité passive) peut nuire au développement des habiletés de communication à long terme puisque l’enfant aura davantage tendance à s’isoler plutôt que de communiquer.

Somme toute, il ne faut pas “démoniser” la culpabilité qui est normale dans le développement socioaffectif des enfants. C’est une émotion qui connaîtra un sommet entre 3 et 6 ans; il est commun de l’observer chez les enfants qui sont en apprentissage des limites de leur environnement et de la société dans laquelle ils évoluent. Elle permet même une motivation à réparer un geste fautif, donc il ne faut pas chercher à tout prix de l’éviter. C’est une réaction tout à fait adéquate suite à un avertissement ou une intervention lorsque l’enfant manifeste un comportement non adéquat (comme taper son frère ou refuser de coopérer pour sa sécurité). C’est surtout lorsque la culpabilité est utilisée dans un contexte de contrôle ou de passivité et à outrance que les impacts négatifs s’installeront, comme le sentiment d’impuissance, d’infériorité et d’inutilité.

La culpabilité et le regret

La culpabilité qui surgit suite à la prise de conscience de nos torts engendrera un regret du geste et une certaine volonté à réparer nos actions. À court terme, c’est bénéfique et sain.

À long terme, la culpabilité et le regret teinteront surtout les modes de pensée et de réaction de l’enfant qui ne garderait pas nécessairement de souvenirs de la situation (amnésie infantile), mais conservera les mécanismes de réaction sous-jacents (s’isoler au lieu de communiquer) et les traces sur son concept de soi et son estime de soi (sentiment d’incompétence, d’inutilité). C’est pourquoi culpabiliser l’enfant à outrance ou simplement dans des situations où ça n’a pas lieu d’être peut être néfaste sur le développement à long terme.

La culpabilité du parent

Ah! Cette culpabilité fréquente que nous ressentons en tant que parent: se sentir coupable d’aller travailler pendant qu’ils sont à la garderie, se sentir coupable de les garder à la maison au lieu de les envoyer jouer avec leurs amis à la garderie, se sentir coupable de leur rhume, de leurs crises, alouette!

Certains la qualifieront de mom guilt (culpabilité de la mère); chose certaine, elle n’est pas exclusive aux mères et les pères aussi peuvent la ressentir. Bien sûr, elle peut sembler dominante chez les femmes en raison des éléments cités précédemment lorsqu’il est question de culpabilité archétype.

Bien que la culpabilité parentale peut engendrer une lourdeur de la charge mentale et une vision erronée des standards à atteindre, elle peut aussi être utile. Une culpabilité peut parfois amener une remise en question, si bien sûr on évite de tomber dans un rôle de victime ou qu’on se culpabilise à outrance. Par exemple, un parent qui constate des difficultés langagières chez son enfant peut se sentir coupable et ainsi remettre en question l’usage des écrans à la maison qui s’avère trop mis de l’avant. Un changement positif pourrait donc s’enclencher. Bien sûr, là ou c’est problématique, c’est quand le parent, possiblement en raison de croyances erronées, en vient à se sentir inadéquat en tant que parent en constatant les difficultés de son enfant. C’est quelque chose qui peut très bien se travailler en thérapie.

À retenir

  • La culpabilité fait partie du développement socioaffectif, surtout entre 3 et 6 ans.
  • Elle peut être utile pour la compréhension des limites et la motivation à réparer ses gestes.
  • La culpabilité égocentrique est normale chez les enfants, mais peut être accentuée par les interventions des parents.
  • La culpabilité parentale peut servir de signal d’alarme pour une remise en question en vue de changements positifs auprès de l’enfant ou de soi-même.

Références

Crespelle, A. (2009). Huit types de culpabilité. Actualités en analyse transactionnelle, 132, 15-24. https://doi.org/10.3917/aatc.132.0015

Hendriks, E., Muris, P., & Meesters, C. (2022). The Influence of Negative Feedback and Social Rank on Feelings of Shame and Guilt: A Vignette Study in 8- to 13-Year-Old Non-Clinical Children. Child Psychiatry & Human Development53(3), 458–468. https://doi-org.ezproxy.cegep-ste-foy.qc.ca/10.1007/s10578-021-01143-4

Published by Laurence M. G.

Professeure de psychologie, spécialisée en développement humain.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: